15
— La nuit dernière, lança Bak, on a tenté de me tuer.
Il observa chacun des hommes présents, notant leur réaction avant de préciser :
— Quand j’ai déroulé ma natte, une vipère en est tombée. Une vipère agressive, folle de rage d’avoir été enfermée.
Ouser, qui aiguisait son fer de lance, ne montra aucune surprise à l’annonce de cette nouvelle attaque contre un membre de la caravane, mais il se renfrogna plus encore. Nebenkemet leva les yeux du bol qu’il nettoyait avec du sable et jura tout bas. Ani, qui enfonçait un carré de lin sale dans sa ceinture, projetant de recueillir quelques échantillons de turquoise, parut atterré. Ouensou, assis par terre – le dernier à terminer son repas matinal –, se leva avec précipitation en regardant le sable autour de lui.
Amonmosé enfila les manches de sa tunique crasseuse et fit passer sa tête dans l’encolure avant de commenter :
— Je croyais qu’en traversant la mer on avait laissé ce vil criminel derrière nous.
— Le serpent aurait-il pu ramper à l’intérieur afin d’éviter la chaleur ? interrogea Ouensou.
Pour autant que Bak pût en juger, chacun avait réagi de manière prévisible.
— La natte était roulée trop étroitement. C’est seulement par la grâce d’Amon que Psouro n’a pas été mordu.
— Et grâce à la précision de ta dague, chef ! nuança le sergent.
Debout avec les autres Medjai à la lisière du camp, il observait les membres du groupe aussi attentivement que Bak.
Un peu plus loin, le lieutenant Nebamon et le sergent Souemnout, un homme de taille moyenne, aux muscles durs, se tenaient devant l’entrepôt où l’on gardait les provisions avant de les transporter en haut de la montagne. Les soldats venus du port avec la caravane s’affairaient ; ils plaçaient les jougs sur les épaules des prisonniers, puis vérifiaient l’équilibre des paniers et des jarres suspendus de chaque côté. Quand ce fut fini, plus de la moitié des soldats se chargèrent en maugréant de fardeaux identiques. Les autres restaient sur le côté, armés, attendant que Souemnout donne le signal du départ.
— Je sais que tu as failli mourir plusieurs fois, mais a-t-on vraiment voulu te tuer ? demanda Ouser à Bak. Tous ceux qui ont disparu se sentaient en territoire connu dans le désert oriental. Comme moi. On aurait pu penser que je serais la prochaine victime, et non toi. Ne te méprends pas, lieutenant ! dit-il pour prévenir tout commentaire. Je ne m’en plains pas ! Toutefois, je m’interroge.
— Tu connaissais l’homme du puits de Keneh ? demanda Bak en posant sur lui un regard pénétrant.
— Si ç’avait été le cas, je l’aurais dit, ronchonna Ouser, agacé. Dans cette caravane, tu n’es pas le seul capable d’arriver à la somme colossale de deux après avoir ajouté un et un. Aucun homme sensé ne s’aventurerait seul dans le désert, à moins qu’il lui soit familier.
Bak ignora le sarcasme.
— Tu as raison. En toute bonne logique, c’est toi que le meurtrier devrait viser. À moins que je lui fasse plus peur que toi.
— S’il court après la fortune, il n’a aucune raison de me craindre. Je ne suis pas plus près de trouver de l’or aujourd’hui qu’il y a vingt ans, déclara-t-il d’un ton de dérision. Quant à toi, lieutenant, si je tramais un acte abominable aux yeux des dieux, je voudrais t’écarter de mon chemin. Tu ne connais peut-être pas le désert, mais tu fais preuve de ténacité. Et tu es un soldat dégagé de toute obligation officielle. Dans ce pays oublié des dieux, c’est ce qu’il y a de plus proche d’un policier.
— Mais je suis de la police.
Bak jeta un coup d’œil à Amonmosé, le seul parmi eux à connaître son secret. Le marchand sourit, soulagé par cette révélation. Ani parut stupéfait et Ouensou ennuyé. Le visage de Nebenkemet s’était fermé, ne trahissant rien de ses pensées.
Ouser s’esclaffa.
— J’aurais dû le deviner ! Ces questions, cette façon méthodique d’examiner un cadavre, et surtout, tes Medjai ! Peu d’officiers ordinaires assurent le commandement d’une telle troupe !
— Comment as-tu pu nous le cacher ! protesta Ouensou. Nous avions le droit de savoir. Des meurtres ont été perpétrés sous notre nez, pourtant tu es resté là sans rien faire ! Sans rien dire ! Nous avions besoin d’être protégés, rassur…
— Silence ! tonna Ouser. Si le lieutenant et ses hommes ne s’étaient pas joints à la caravane, nous serions peut-être tous morts, à l’heure qu’il est. Ses Medjai ont parcouru dix fois plus de distance qu’aucun d’entre nous, à partir en éclaireurs, à le chercher quand on l’avait enlevé, à suivre des empreintes suspectes. Je ne t’ai pas vu fournir un centième de leurs efforts.
Ainsi réprimandé, Ouensou ravala ce qu’il avait pensé dire.
— Je venais non en tant que policier, mais en tant que soldat obéissant à son commandant, expliqua Bak. Si nous n’avions pas trouvé cet homme assassiné, au puits, j’aurais dévoilé plus tôt mon véritable métier. Mais les gens répondent plus volontiers à un ami ou à une connaissance, c’est pourquoi j’ai décidé de taire le fait que j’étais policier.
— Tu as donc vraiment cru que l’un de nous l’avait tué, conclut Ani.
— Mes hommes n’ont pas trouvé trace d’une intrusion.
— Et depuis, tu nous observes en silence dans l’espoir de confondre le traître parmi nous, ajouta Ouser, le regardant d’un œil nouveau.
— La nuit où Dedou a été assassiné, nous avons découvert une empreinte que Kaha avait déjà repérée entre Keneh et notre premier campement. L’empreinte d’un étranger qui, à compter de ce jour-là, n’a cessé de nous épier. Cela ne lavait personne de tout soupçon, néanmoins un autre avait pu commettre le premier meurtre.
— Et pour Senna et Rona ? demanda Amonmosé.
— Le sol de la gorge était trop rocailleux. Nous n’y avons relevé aucun indice.
— Crois-tu toujours que l’un d’entre nous soit le coupable ? voulut savoir Ani.
— J’ignore le nom du meurtrier et je ne suis pas persuadé qu’il se trouve parmi vous, concéda Bak. Quoi qu’il en soit, et où qu’il soit, j’ai l’intention de l’arrêter. Si l’un de vous l’a aidé, il subira le même sort. Que cela soit bien clair : je ne garde rien secret. Je confie à mes hommes mes certitudes et mes soupçons. J’ai relaté les faits au capitaine Kherouef ainsi qu’au lieutenant Pouemrê. Toute tentative visant à me réduire au silence ou à contrecarrer mon enquête serait vaine.
— Je ne peux pas croire que l’un d’entre eux soit un assassin, dit Psouro.
Il gravissait derrière Bak la piste étroite qui conduisait aux mines de turquoise, en haut de la montagne. Tout en remontant son carquois sur son épaule, il développa son raisonnement.
— Ouensou parle beaucoup, mais il est trop faible pour affronter un adversaire à la dague. Ani ne saurait que faire d’une arme. Quant aux autres…
— Tu ne penses pas qu’Ouser soit capable de tuer ?
— S’il en avait une bonne raison ou dans le feu d’une bataille. Mais il ne commettrait pas plusieurs meurtres à la suite, et il ne poignarderait jamais quelqu’un dans le dos. Cela vaut aussi pour Amonmosé.
Bak acquiesça ; il partageait entièrement son opinion.
— Et Nebenkemet ?
— À coup sûr, il serait capable de tuer. Mais le ferait-il ?
Ils marchaient à la suite du sergent Souemnout et des quatre soldats armés qui conduisaient le convoi. On n’entendait pas un bruit, hormis le crissement des sandales sur le roc et l’appel d’un faucon, haut dans le ciel. Au bout d’un long palier épousant la courbe de la montagne, ils escaladèrent une section verticale de grès rouge, découpée en plateaux par l’érosion.
Bak se retourna et observa les grimpeurs derrière lui. Nebrê et Kaha étaient les premiers. Quelques pas plus loin, Ouser menait son groupe, s’assurant souvent qu’Ani et Ouensou suivaient le rythme. Ensuite, lourdement chargés de provisions, venaient les soldats et les prisonniers. Les gardes s’étaient déployés le long de la file, maintenant l’allure, réduisant les écarts et guettant d’éventuels pillards. Les attaques étaient rares, d’après le lieutenant Houy, néanmoins il s’en produisait parfois.
La piste, maintes et maintes fois empruntée au fil des années, n’était pas difficile pour qui était habitué à l’exercice physique, mais il s’y ajoutait une chaleur accablante. Bak s’inquiétait au sujet d’Ani, qui risquait de souffrir de cette ascension.
Il examina le paysage stérile. Les profonds défilés, les pentes abruptes, l’absence totale de végétation. Une terre que les dieux avaient comblée de turquoise avant de la livrer à Seth. Le grès était d’un rouge différent de celui des pics de granit du désert oriental, non plus rosé mais teinté d’or, comme brûlé par un feu intérieur autant que par le soleil à l’extérieur.
Psouro reprit leur conversation comme si elle n’avait pas été interrompue.
— Penses-tu que le coupable soit parmi eux, chef ? Tu ne l’as pas dit.
— À mon avis, celui qui nous observe est l’assassin. Mais je ne saurais dire si l’un des membres du groupe est son complice.
— Ce serait donc l’homme que Nebrê et toi avez pourchassé dans les montagnes.
— Celui qui nous y a entraînés, tu veux dire ! nuança Bak, grimaçant à ce souvenir.
— Celui que j’aurais dû tuer, grommela Nebrê, qui marchait assez près pour entendre.
— Aurait-il, lui aussi, traversé la mer ?
— Bonne question, sergent, à laquelle je ne peux encore répondre.
— Amon fasse que je n’aie jamais à travailler dans un pareil endroit !
Bak sourit de la ferveur qui vibrait dans la voix de Psouro, quoique l’approuvant de tout cœur. La montagne de turquoise n’était pas un lieu où il aurait souhaité s’attarder.
— Tu ferais bien d’aller voir Ani, sergent. Il paraît mal en point. Je crains qu’il ne se ressente de ses efforts.
— Il doit boire davantage, chef. Il n’a pas absorbé assez d’eau pour compenser celle qu’il a perdue.
— J’ai vu des gens de toutes sortes entrer dans le sanctuaire, dit Ouser en les rejoignant. Tiens, Psouro, prends cette outre et emmène notre ami à l’intérieur, à l’ombre. Si quelqu’un se plaint, envoie-le-moi.
Psouro descendit une pente de sable grossier, aussi rouge que les rochers autour d’eux. Il dit quelques mots à Kaha, qui attendait avec les armes et les outres qu’ils avaient apportées de la vallée. Ensemble, ils s’approchèrent du joaillier, qui était assis le front sur les genoux, et lui offrirent à boire. Quand Ani eut avalé quelques gorgées avec précaution, Psouro l’aida à se lever et le conduisit vers le temple. Kaha, prenant les armes et les provisions d’eau, contourna à leur suite une chambre que l’on édifiait contre le mur d’une cour à ciel ouvert. Ils disparurent par une porte.
Comme Bak, Ouser continua de regarder dans leur direction pour s’assurer qu’aucun prêtre trop zélé ne renverrait les visiteurs.
— Amonmosé m’a raconté en quelle haute estime on te tenait à Ouaouat, lieutenant. Je suis dûment impressionné.
« Tu ne m’as pas l’air impressionné le moins du monde », songea Bak.
— Je me demande pourquoi ! Depuis que nous avons quitté Keneh, trois hommes, dont un des miens, ont été tués sous mon nez.
— Quelle était ton intention, ce matin ? Instaurer un climat de suspicion ?
— Tout être doué de bon sens se tiendrait sur ses gardes depuis longtemps. Or, je crois que tu n’en manques pas.
Le rire d’Ouser n’exprimait pas la moindre joie.
— Pourquoi, à ton avis, ai-je accepté d’amener Ani et Ouensou dans le désert ? Puis de laisser Amonmosé et Nebenkemet se joindre à nous ?
— Tu m’as dit que tu avais besoin de payer les médecins, lui rappela Bak.
— Oh, ça, oui ! Mais je préfère de loin voyager seul avec un guide nomade. J’en avais l’intention, cette fois-ci.
Ouser lança au lieutenant un de ses sourires désenchantés.
— Je l’avoue, j’ai ressenti un certain soulagement quand Ani et Ouensou sont venus me trouver, exprimant le souhait de m’accompagner. J’avais appris la disparition d’Ahmosé. Et voilà que Minnakht ne revenait pas. Tous deux explorateurs. Cela m’a donné à réfléchir.
Il se reprochait visiblement sa faiblesse, mais aux yeux de Bak, cette appréhension démontrait justement son bon sens.
— Amonmosé et Nebenkemet ont sans doute été plus faciles à accepter.
— Au moins, le marchand savait ce qu’était le désert.
Bak vit Kaha quitter le temple de la déesse les mains vides. Il avait dû trouver un endroit sûr où déposer son fardeau à l’abri du soleil.
— Notre arrivée n’a pas semblé te réjouir outre mesure.
— J’ignorais s’il fallait voir en vous des amis ou des ennemis. Vous nous étiez supérieurs en nombre et vous aviez des armes. Si Amonmosé m’avait révélé qui tu étais… Mais il a gardé l’information pour lui, dit Ouser en haussant les épaules.
— Je le lui avais demandé.
Les deux hommes discutaient sur un tertre de sable rouge, dominant les murs bas qui formeraient un jour l’une des chambres du temple. Dix ouvriers relevaient la rampe sur laquelle seraient hissés les blocs de pierre de la rangée suivante. Bien que prisonniers, ils bavardaient sans cesse comme tous ceux qui travaillent chaque jour côte à côte. Un surveillant aboyait des ordres, tandis qu’un garde somnolait, assis à l’ombre du mur. Un traîneau contenant deux blocs de grès attendait à proximité, entouré de huit autres blocs prêts à être chargés. Bak supposa qu’ils avaient été taillés la saison précédente et laissés là à l’intention de la nouvelle équipe.
— Où est ce surveillant qu’on appelle Teti ? grommela Ouser. Je n’ai aucune envie de passer la nuit ici.
L’éminence où ils se trouvaient descendait en direction du nord, leur permettant de voir, au-delà de la nouvelle chambre et de la cour, un très vieil édifice en partie détruit. Kaha avait rejoint Ouensou ; tous deux déambulaient entre des plaques commémoratives dressées ou couchées, souvenirs de rois passés et d’expéditions anciennes. De temps à autre, ils s’arrêtaient pour que Ouensou puisse lire une inscription au Medjai.
Le temple de la Maîtresse de la turquoise, bâti dans la pierre rouge de la montagne, semblait issu de la terre qui l’entourait. Il n’était pas grand – quatre ou cinq chambres, estima Bak. D’après le lieutenant Houy, le sanctuaire de la déesse et celui de Sopdou, dieu protecteur des déserts orientaux, étaient taillés à même le roc sous l’élévation qui se dressait derrière. Devant l’édifice, un vaste bosquet, qui subsistait on ne sait comment dans cette fournaise, prêtait un peu de vie au paysage austère.
Excepté les bâtisseurs du temple, les soldats et les prisonniers se reposant de l’ascension chargés comme des baudets, on ne voyait presque personne sur le plateau. Bak supposait que la surface dissimulait les mines et ceux qui extrayaient la turquoise. Un jeune scribe au long pagne discutait avec le sergent Souemnout, et quatre hommes approchaient sur une pente, à l’ouest.
— Je m’attendais à plus d’activité, à une fourmilière, remarqua Ouser comme en écho à ses pensées.
— D’après Houy, de trop lourds effectifs seraient impossibles à ravitailler. Par nécessité, la population se réduit à environ cent vingt personnes.
— Trente prisonniers sont venus du port pour aider à construire le temple, et j’en compte dix autres qui élèvent la rampe de la nouvelle chambre. Notre reine sait-elle que son offrande généreuse à la déesse se fait aux dépens de l’extraction minière ?
— Quelqu’un devra l’en aviser. Il paraît qu’elle surveille de près la quantité de pierres précieuses qui afflue vers le trésor. Une diminution l’inciterait à s’interroger.
Ouser sourit.
— Tu parles comme si tu ne la connaissais pas personnellement, lieutenant.
— La fille terrestre du dieu Amon ? Tu plaisantes.
Amonmosé avait-il entendu parler de son exil à Bouhen, et en avait-il raconté les circonstances à Ouser ? Sans doute. De telles histoires formaient la trame de la légende, beaucoup plus passionnantes que les rapports d’escarmouche dans le désert ou l’arrivée d’une jolie femme à la garnison.
À l’appel du sergent Souemnout, l’un des nouveaux venus bifurqua vers lui. Le sergent désigna Bak et Ouser. Des paroles furent échangées, pas toutes aimables à en juger par la vivacité des gestes qui les accompagnaient. Le sergent finit par imposer sa décision d’un ton sec, puis l’homme s’approcha d’eux.
— Je suis Teti, dit-il. Lequel d’entre vous est le lieutenant Bak ?
Le surveillant des mines avait une trentaine d’années et était doté d’une musculature impressionnante. Il portait un pagne sale, long jusqu’aux genoux, ainsi qu’un bâton. Ses yeux noirs au regard hargneux et le pli dur de sa bouche promettaient une visite intéressante, à défaut d’être agréable.
— C’est une de nos grandes mines, et à présent la plus productive, expliqua Teti en s’arrêtant près d’une ouverture carrée dans le sol, qui laissait voir, au fond, un tunnel horizontal partant vers la droite. L’un de vous veut-il descendre ?
Bak se mit à genoux pour mieux voir. Il distingua l’écho de voix et le martèlement de maillets sur des ciseaux.
— J’y vais, déclara-t-il.
Il avait formulé clairement ses intentions au sergent et ne doutait pas que le message eût été transmis. À l’évidence, Teti avait préféré ne rien entendre.
— Nous aussi ! dit Psouro en faisant signe à Nebrê et à Kaha d’avancer.
— Et moi, décida Ouser.
— Après ce long voyage ? Je ne voudrais pas manquer cela ! remarqua Ani en se frottant les mains d’impatience.
— Moi non plus, renchérit Nebenkemet, qui s’agenouilla à côté de Bak afin de scruter le puits.
Amonmosé imita le charpentier et demanda :
— Comment descend-on ?
— Ani, te sens-tu assez bien ? s’enquit Ouser.
Le joaillier, dont le teint était encore congestionné après son ascension difficile, afficha un sourire résolu, prit une outre des mains du sergent medjai et la porta à ses lèvres.
— Psouro avait raison. Plus je bois, et mieux je me sens.
Manifestement agacé par le nombre croissant de ceux qui souhaitaient l’accompagner, Teti toisa Ouensou, les sourcils froncés.
— Toi, tu ne viens pas, n’est-ce pas ?
Le jeune homme contempla l’orifice.
— Toutes les mines sont-elles aussi profondes ?
— Si on trouvait des turquoises à la surface, penses-tu que nous creuserions dans le sol comme des rats ?
Ouensou avala sa salive, mais refusa de se dérober.
— Je veux descendre, et je n’attendrai pas la mine suivante.
Teti fit volte-face, les yeux étincelants de colère, mais avant qu’il ait pu protester, Bak lui imposa silence.
— Oui, Teti. La suivante, et la suivante, puis la suivante. Autant qu’il le faudra. Plus tôt nous aurons appris ce que nous cherchons, et plus vite tu seras débarrassé de nous.
— Je croyais que tu voulais t’informer sur Minnakht, non passer ton temps à regarder les autres travailler.
— Je tiens à profiter le plus possible de cette journée. On y va ?
Teti les emmena en bas de ce qui se révéla être l’un des trois puits creusés dans la pierre rouge depuis le sommet de la montagne. Ils le suivirent dans le court tunnel horizontal jusqu’à une galerie d’environ vingt-cinq pas de large et moitié aussi profonde. Le sol était irrégulier et semé d’embûches, les excavations antérieures n’ayant jamais été comblées. Cette mine était mieux éclairée que la plupart et bien aérée. Outre les puits la reliant à la surface, le percement total de l’arête avait ménagé à une extrémité une grande ouverture qui dominait une vallée.
Neuf mineurs taillaient la face rocheuse, cinq à l’intérieur de chambres secondaires séparées par des murs ou des piliers de pierre, laissés intacts afin d’étayer le plafond. Chacune des chambres était assez haute et large pour qu’on y cherche à l’aise les pierres incrustées dans la matrice. Une poussière impalpable flottait dans l’air chaud et les mineurs empestaient la sueur. Ils se retournèrent tous en même temps, curieux de voir qui venait. Repérant Teti, ils se remirent vite à leur besogne.
Prenant garde à ne gêner personne, Bak et ses compagnons regardèrent les hommes dégager avec précaution de petits morceaux de pierre qu’ils laissaient tomber à leurs pieds. Toute turquoise découverte était détachée de la matrice et jetée dans la jatte en terre cuite la plus proche. De temps en temps, de simples ouvriers – des nomades vivant dans les montagnes voisines – chargeaient les déchets dans des paniers et les emportaient.
La tâche des mineurs était sale, laborieuse et parfois dangereuse. Leurs jointures étaient écorchées, leurs jambes et leurs pieds couverts de croûtes. Ces hommes-là n’étaient pas des prisonniers. Quelques-uns venaient des villages des environs, les autres de terres lointaines. Ils recevraient un paiement en nature à la fin de la saison et retourneraient dans leur foyer plus riches qu’avant. Bak n’aurait pas changé de place avec eux pour un empire.
Amonmosé croisa son regard et fit la grimace. La répugnance se lisait sur les traits de Psouro, et Nebrê murmura quelques mots dans sa propre langue, une prière, sans doute. D’eux tous, Ouser, Nebenkemet et Ani paraissaient le moins troublés. L’explorateur avait vu d’autres mines, d’autres carrières. Le charpentier se promenait dans la galerie, scrutait les parois, examinait les outils émoussés mis de côté pour être affûtés et observait les méthodes de travail.
Ani regardait autour de lui avec un intérêt avide.
— Combien de turquoises obtenez-vous chaque jour ?
Maussade, le surveillant ramassa les jattes. Il les apporta et montra leur contenu. Chacune renfermait trois ou quatre pierres bleu-vert, allant de la taille d’un petit pois à celle de l’ongle d’un pouce.
— Nous travaillons depuis l’aube, trois heures tout au plus. Quand les ouvriers trient les débris, il leur arrive de trouver encore quelques nodules, mais ça a l’air d’être une journée typique.
— Les pierres sont-elles toujours aussi petites ? demanda Ani d’un air déçu.
— La plupart, oui, mais de temps en temps…
Teti le foudroya des yeux sous ses sourcils froncés.
— Je suppose qu’après tu voudras voir tout ce que nous avons extrait depuis notre dernière livraison !
Le visage déjà rouge d’Ani s’empourpra violemment.
— Pardonne-moi, mais je gagne mon pain en fabriquant des bijoux dans l’atelier de la reine. J’ai vu passer quelques belles pierres, certes, mais je désirais ardemment les voir ici, à l’endroit où elles…
Sa voix se brisa et la tristesse envahit ses traits.
— Tu fabriques des bijoux pour notre reine ? répéta Teti en considérant le petit homme grassouillet avec intérêt – et un respect nouveau. Je n’aurais jamais pensé rencontrer un jour quelqu’un comme toi. Et certainement pas ici !
Un sourire s’épanouit sur son visage et il fit entrer Ani dans une chambre peu profonde, près de l’extrémité la plus basse de la galerie.
— Il faut que tu voies ça. C’est notre veine la plus prometteuse.
Ouser adressa un clin d’œil à Bak et tous deux s’empressèrent de les suivre. Teti tapa sur l’épaule du mineur et lui donna un ordre dans une langue inconnue. L’homme s’écarta et le surveillant fit signe à Ani d’entrer. Bak et les autres s’assemblèrent autour.
Teti montra plusieurs morceaux bleu-vert de la taille de pois chiches, tous distants d’un empan et disposés suivant une ligne oblique.
— Ça n’a pas grande allure, néanmoins cette veine me plaît. Je pense que nous en tirerons quelques beaux fragments.
— Pourrais-je avoir l’une de celles-ci ? hasarda Ani, passant ses doigts sur la rangée de pierres.
Sa requête déconcerta Teti.
— Je regrette. Si je distribuais des turquoises à tous ceux qui m’en demandent… Oh, et puis, pourquoi pas ? se ravisa-t-il en éclatant de rire. Elles ne sont ni très grosses ni particulièrement précieuses.
Il se tourna vers le mineur, hésita, et demanda à Ani :
— N’en préférerais-tu pas une plus belle ? On pourrait choisir parmi celles qu’on a extraites au début de la semaine.
— Je veux celle-ci, que j’ai vue dans son état naturel. En fait…
La voix d’Ani faiblit, puis exprima une assurance nouvelle :
— Pourrais-je avoir cette turquoise avec le grès qui l’entoure ?
Ils visitèrent ainsi une douzaine de mines. L’une mesurait plus de vingt pas de large et était bordée de petites galeries. Une autre, encore plus large, se composait de deux niveaux, où les hommes suivaient des couches de grès rouge prises entre des strates jaunes. Le groupe descendit un puits en pente où il fallait rester courbé, et y trouva un mineur solitaire. Deux mines ressemblaient à des bouches béantes ; ceux qui y attaquaient le roc avaient la chance de travailler à l’air libre. Une grande partie du plafond s’était récemment effondrée dans une galerie plus ancienne, rendant l’accès impossible, et dans un puits étroit mais profond, une nuée de chauves-souris les força à battre en retraite.
Pendant tout ce temps, Nebenkemet ne lâcha pas leur guide d’une semelle. Dès le début, ses questions confirmèrent l’impression première de Bak qu’il se passionnait surtout pour le processus d’extraction. Teti, qui était parvenu à la même conclusion, commença à partager son attention entre les deux artisans. Bak observa avec intérêt ce charpentier qui parlait rarement mais révélait parfois une profondeur insoupçonnée.
Alors qu’ils allaient d’une mine à l’autre, ils passèrent devant de hautes plaques commémoratives laissées par des rois depuis longtemps défunts, dont la soif de turquoise était aussi grande, sinon plus, que celle d’Hatchepsout. Teti leur montra les petites carrières de grès utilisées pour le temple, et une multitude d’autels à ciel ouvert où les gens venaient s’incliner devant leurs dieux.
Ils jetèrent un coup d’œil dans des mines abandonnées de longue date, certaines ténébreuses, converties en logis sommaires par les mineurs et les prisonniers. Des pierres au-dehors, gravées de symboles inconnus, identifiaient les équipes qui avaient élu domicile dans chaque abri. D’autres désignaient les mines transformées en entrepôts et le puits que s’était attribué le scribe. Le tout formait un petit village d’habitations et de réserves mieux identifiées et donc plus faciles à trouver que celles de Ouaset, la capitale.
À la mi-journée, ils partagèrent un repas de pain et de bière, bref et insuffisant, dans l’entrée ombreuse d’un entrepôt. Les provisions destinées aux mines ayant été emmagasinées en lieu sûr, Souemnout déjeuna avec eux. Le lieutenant Nebamon lui avait recommandé de rester en haut jusqu’à ce que Bak estime en avoir vu assez, cependant il les exhorta à se presser. Ils descendraient par un chemin différent, trop dangereux pour s’y risquer quand le soleil se coucherait.
— Comme vous pouvez le constater, ce lieu de culte est exigu, commenta Teti en leur faisant traverser la cour découverte qui précédait le sanctuaire. Notre souveraine projette de l’agrandir, cependant je n’en vois pas l’utilité. Les autels ne manquent pas, sur cette montagne.
Ils contournèrent un pilier carré étendu sur le sol. Un ouvrier polissait le visage de pierre de la Maîtresse de la turquoise sculpté au sommet. La divinité était dotée d’oreilles de vache, comme sous sa forme de déesse Hathor.
— Notre scribe fait office de prêtre et présente les offrandes. L’un des mineurs, un étranger, se charge d’offrir celles de son peuple. Ils voient dans notre déesse leur Astarté.
Franchissant un passage percé dans un haut mur, ils pénétrèrent dans une cour en partie recouverte pour former un portique. De là, on accédait au sanctuaire. À la surprise de Bak, Teti leur permit de regarder à l’intérieur. Au pays de Kemet, seuls les prêtres osaient approcher d’aussi près la demeure de la divinité.
La chambre, taillée dans le roc, était petite et éclairée par la lumière provenant de l’entrée. À l’origine, ses murs avaient été polis, de même que la surface de l’unique pilier. Des prières pour des fonctionnaires ayant jadis mené des expéditions vers la montagne de turquoise couvraient les murs. Beaucoup s’étaient effacées ou écaillées. Des niches renfermaient des symboles sacrés associés à la déesse : un sistre, un large collier menat avec ses rangées de perles et son contrepoids, ainsi qu’un morceau de turquoise gros comme le poing. Dans un coin, un autel carré accueillait la châsse fermée dans laquelle résidait la statue. D’épaisses volutes de fumée chargées de l’odeur d’encens montaient de plusieurs autels coniques disposés autour de la pièce.
Bak se sentait mal. Tout cela relevait trop d’un compromis avec un monde qu’il ne connaissait pas.
Il tourna les talons et, faisant signe à Teti de le suivre, il traversa rapidement l’édifice, ne s’arrêtant que lorsqu’il déboucha sous le soleil brillant, à l’air pur. Là, il s’assit au bord d’un réservoir en pierre destiné aux libations, et Teti prit place sur un gros bloc de grès.
— Où entreposez-vous les turquoises ? voulut savoir le lieutenant, recouvrant son sang-froid.
— Dans la demeure de la déesse, où elles sont en sûreté. Nous les envoyons en bas chaque fois que la caravane de ravitaillement retourne au port.
Bak approuva : moins on gardait de pierres précieuses sur la montagne, moins on risquait d’éveiller la tentation.
— As-tu vu ce que tu désirais ? demanda Teti.
— Tout, et plus encore. Tu t’es surpassé pour nous montrer ton domaine. Je t’en remercie.
Teti ne put cacher son contentement.
— Votre intrusion m’ennuyait, je l’avoue ; toutefois, Ani et Nebenkemet ont rendu cette journée mémorable. L’enthousiasme du joaillier est communicatif, dit-il en riant, quant à l’autre… Tu l’as vu indiquer la direction où il croyait qu’une veine continuait ?
— Penses-tu qu’il ait deviné juste ?
Teti le regarda vivement.
— Il connaît les mines, lieutenant. Il ne l’a jamais dit ?
— Il a traversé le désert oriental avec Amonmosé, qui possède un campement de pêche au bord de la mer. Il affirme être charpentier, et venir construire un bateau et des cabanes pour les hommes.
— Quel gâchis ! Je parierais un morceau de turquoise gros comme un œuf d’oie qu’il en sait autant que moi.
Venant de lui, c’était vraiment une louange. Bak se promit de s’entretenir avec Nebenkemet, et de le presser de dire la vérité.
— Revenons à la visite de Minnakht. Quel était son dessein ?
— Il désirait apprendre comment nous extrayons la turquoise. J’ai pu lui répondre en partie, mais, devant toutes ses questions, j’ai fini par l’envoyer voir un homme du Réténou, qui avait de longues années d’expérience.
— Ce mineur est-il revenu cette année, par hasard ? J’aimerais lui parler.
— Il m’a fait ses adieux à son départ, m’annonçant qu’il ne reviendrait pas – et il disait vrai.
Teti aperçut une outre oubliée sur le mur, et alla la chercher.
— Cette nouvelle saison vient à peine de commencer que déjà il me manque. Il pouvait abattre quatre fois plus de besogne en un seul jour que d’autres plus jeunes.
— As-tu la moindre idée de ce qu’il a appris à Minnakht ?
— On fermait les mines, aussi je n’ai guère eu le temps de discuter avec lui avant son départ.
Teti but à longs traits, puis tendit l’outre à Bak.
— Apparemment, j’avais adressé Minnakht à l’homme qu’il lui fallait. Au fil du temps, il avait cherché du minerai et des pierres précieuses dans de nombreux sites. Minnakht l’a interrogé sur chacun d’eux.
Bak se désaltéra, songeant à celui qui, selon la rumeur, avait trouvé de l’or – à celui qui le niait.
— Décris-moi son apparence.
— Tu ne le connais pas ?
— Son père m’a chargé de le retrouver longtemps après sa disparition.
— Laisse-moi réfléchir.
Teti reprit l’outre, la reboucha et la posa à côté de lui.
— Il était grand et mince, les traits et le corps formés à l’image d’un dieu. Il marchait droit et raide, le menton en l’air, comme s’il se croyait meilleur que quiconque. Selon moi, ce n’était pas qu’il voulait montrer sa supériorité, non ; il était fier, voilà tout.
Cette description concordait avec celles que Bak avait déjà entendues, mais elle n’était pas faussée par l’admiration.
— Il n’avait aucune marque sur le corps ? Aucune façon particulière de parler ?
Teti secoua la tête.
— À part sa bonne humeur et son empressement à raconter ses aventures, je ne vois pas.
Plus tard, alors qu’ils empruntaient une piste facile sur le plateau pour rejoindre l’endroit où ils descendraient de la montagne, Bak eut le loisir de repenser à tout ce qu’il avait appris. Enfin, il lui semblait qu’un rai de lumière perçait les ténèbres à l’intérieur de son cœur.